Basile
Ghosn

Atelier :
1 place de Lorette
Fr-13002 Marseille

BIOGRAPHIE

 

Basile Ghosn a étudié à la Villa Arson dont il est sorti diplômé en 2018. A partir d’images imprimées, de coupures de magazines spécialisés, il crée de nouvelles architectures tout en se réappropriant les espaces d’exposition qui accueillent son travail; 

Il est co fondateur avec Won Jin Choi de Belsunce Projects, et membre du collectif Atelier Panthera, deux initiatives basées à Marseille. Son travail a récemment été montré à la Cité Radieuse (Marseille), à la Panacée lors du Startpoint Prize, et au Beirut Art Centre (Beyrouth). 

Né en 1991. Vit et travaille à Marseille.

Occhiali da sole[1]

 

« De gauche à droite, ainsi que sur une photographie, on reconnaît des morceaux de personnages célèbres mais qui, en fin de compte, ne sont là que pour contribuer à n’en faire qu’un.e – ou trois milliards – [la figure] interchangeable et sans nom, comme dans un photomontage. De pied en cap, [cette figure] interchangeable et synthétique porte les signes du temps : lunettes fumées, fils électriques, boots, fards, foulards, chants, accessoires détournés ou décalés, et surtout sa mort électronique et industrielle avec son maquillage, sa toilette, sa douceur, sa précision anonyme[2]…»

 

Le cut-up de paroles de chansons et d’éléments textuels des cultures underground du livre Rose poussière (1972) de l’écrivain marseillais Jean Jacques Schuhl, n’est pas sans rappeler la démarche plastique de Basile Ghosn. Dans un même esprit de do-it-yourself, l’artiste, basé à Marseille, crée des architectures énigmatiques, des ruines conservées derrière des plexiglas colorés et fumés. Des images provenant de magazines de design des années 1960 à 1980, photocopiées en X Ray d’architecture[3], pour former des collages illustrant des structures fragmentées qui pourraient être les piliers des villes de nos errances mentales.

 

Ces corps architecturaux fragmentés, conservés derrière des plexiglas aux transparences et teintes variables, révèlent la sensibilité de Basile Ghosn à l’environnement bâti et une certaine attention à sa fragilité. Des structures et des espaces abandonnés, des membres disproportionnés de pièces de design iconiques se retrouvent isolés, superposés, sectionnés par du scotch, et piégés comme des êtres fantomatiques, traces d’une modernité virile fragilisée donc réactualisée. Cet encastrement de corps architecturaux éclatés rappelle la série Technological Reliquaries (1964-1967) de Paul Thek, dans laquelle des sculptures en cire hyperréalistes imitant des membres, de la chair et des organes en décomposition, étaient vénérées dans des vitrines en plexiglas coloré – une contre-critique de l’art pop et minimaliste de l’époque. Les œuvres de Ghosn peuvent donc être considérées comme des « reliquaires architecturaux » avec, d’une part, leur réappropriation d’une certaine plasticité visuelle (vestiges du Pop) et, de l’autre, leur vénération du fragmentaire. Les mots « Afflige le confortable, réconforte l’affligé[4] » apparaissent sur une toile de Thek de 1985. D’une certaine manière, Basile Ghosn lui aussi afflige le confortable et réconforte l’affligé.e en défaisant ce que nous connaissons pour révéler ce que beaucoup ignorent à travers un regard renouvelé et sensibilisé qui déconstruit les régimes de contrôle des espaces architecturaux. « Tout ici défait maintenant[5] », pour emprunter les derniers mots de Rose poussière de Schuhl.

 

Le processus de Basile Ghosn est un de montage qui emprunte des outils et des techniques enracinés dans la culture underground, avec une certaine urgence à produire des images répétées et multipliées, pour créer ce que Robert Smithson pourrait décrire comme « [un] panorama zéro [contenant] des ruines à l’envers […] un endroit où les machines sont à l’arrêt, et où le soleil s’est transformé en verre…[6] ». La ruine à l’envers dans l’œuvre de Ghosn est celle du romantisme synthétique hérité du pop musique qu’il écoute et du plexiglas qui teinte les collages, mettant en lumière ces structures qu’il fragmente avant de les reconstruire. Car les couleurs et la lumière sont les éléments intégraux à cette reconstitution qui fait cette froideur du modernisme une vision lumineuse du monde bâti. Comme dans la chanson italienne des années 1960 Occhiali da sole (lunettes de soleil) dont le titre est emprunté « Si on enlève la couleur, la vie est une horreur[7] ». Quant au soleil, il se retrouve lui aussi piégé dans les œuvres, créant une frénésie rétinale à mesure que nous nous déplaçons dans l’espace.

 

« Il y a parfois d’illustres inconnu.e.s[8] ». Dans les reflets comme sous les surfaces en plexiglas, des inconnu.e.s reconnaissables apparaissent dans les œuvres exposées. Comme l’historienne de l’architecture Beatriz Colomina décrit les corps qui naviguent dans les intérieurs modernistes d’Adolf Loos, les spectateurs.trices des œuvres de Basile Ghosn sont à la fois « acteurs.trices et spectateurs.rices des scènes – mais détaché.e.s de leur propre espace. La distinction classique entre intérieur et extérieur, privé et public, objet et sujet, devient alambiquée[9] ».  Car « l’architecture n’est pas simplement une plate-forme qui accueille le sujet regardeur. C’est un mécanisme d’observation qui produit le sujet. Elle précède et encadre son occupant.e[10] ».  Les corps architecturaux et les surfaces en plexiglas servent donc de paysages et de miroirs à travers et sur lesquels nous naviguons. Une mise en lumière et un effacement simultanés créent des tensions de surface qui brouillent notre compréhension des corps – architecturaux et humains – et les couches d’images à l’intérieur des œuvres.

 

Tout comme chercher dans les lunettes de soleil[11] de quelqu’un.e qui se trouve devant soi, à la recherche du regard qui s’entremêle au sien, Basile Ghosn défait la perception dans une superposition d’espaces physiques et imaginaires marqués par de figures fugaces qui irradient au soleil.

Katia Porro

[1] « Lunettes de soleil » en italien. Emprunté à  deux chansons du même titre : une du groupe français Balladur (https://www.youtube.com/watch?v=V-jE3rZ0DpA) et l’autre de Jonathan & Michelle (https://www.youtube.com/watch?v=-0dlEchvhYs)

[2] Jean Jacques Schuhl, Rose poussière, Gallimard, 1972, quatrième de couverture.

[3] Voir Beatriz Colomina, X-Ray Architecture, 2019.  

[4] Traduit de l’anglais : « Afflict the comfortable, comfort the afflicted ».

[5] Schuhl, Rose poussière, p. 128.

[6] Robert Smithson, “The Monuments of Passaic,” Artforum, December 1967, p. 50.

[7] Paroles de la chanson Occhiali da sole traduit de l’italien de Jonathan & Michelle « Se togli il colore la vita è un orrore ».

[8] Schuhl, Rose poussière, p. 67.

[9] Beatriz Colomina, “The Split Wall: Domestic Voyeurism,” in Sexuality & Space, ed. B. Colomina, Princeton Architectural Press, 1997, p. 80.

[10] Ibid.

[11] Un clin d’oeil à « A place in the sun » (une place au soleil) titre de l’exposition personnelle de l’artiste en 2018 organisée chez Gérald Moreau à Marseille par Sans Titre (2016).

World of Echo

Basile Ghosn, World of Echo, 2019,photocopie, plexiglas, aluminium.